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Soyons sérieux

Soyons sérieux

 

Voltaire avait pris ses distances avec le pouvoir. Et pris le parti de rire de tout.

Mais ces temps sont révolus.

Il devient toujours plus difficile de rire sans que quelque grincheux s'en offusque. Quoi que fassent les citoyens, le pouvoir tente de les rattraper pour exiger de se faire aimer. Les malheurs sont aujourd'hui si graves et si nombreux qu'il faut prendre le parti de parler sérieusement des choses sérieuses.

Commençons par un sourire. Anecdotique.

C'était au temps jadis. Le téléphone portable ne permettait pas encore à chacun de se téléporter continûment ailleurs. Il fallait un an pour se faire abonner au téléphone. On ne téléphonait guère que pour annoncer une naissance ou un décès. Il fallait aller à la poste, pratiquer l'avis d'appel, attendre son tour et l'heure d'être rappelé.

J'étais en vacance au cœur de l'Auvergne. Une urgence me conduisit dans un petit village dont le petit bureau de poste était plein comme un œuf. Le receveur était un homme d'esprit. Il prit la parole pour apaiser la file d'attente qui commençait à s'impatienter.

« J'ai fait une demande pour avoir une deuxième cabine. Mais j'appartiens à une administration qui fait des statistiques. Elle m'a répondu qu'une cabine était largement suffisante pour absorber le trafic moyen de mon établissement.»

Vous voyez le ruisseau qui passe là tout près. Un Parisien a voulu le traverser. Par précaution, il a demandé quel était le niveau moyen de l'eau. Rassuré par le chiffre, il a tenté de passer à gué. C'était le temps des crues de la fin de l'été. Il est mort noyé ! »

Les parisiens ont souri poliment.

La poste et les communications ne sont plus des administrations mais un esprit statisticien indigent parvient toujours à se nicher quelque part, jusque dans les bonnes âmes.

Le monde entier est en effervescence

Partout, pour mille causes on migre, on émigre, on immigre. Les plateaux de télévision sont devenus les arbres à palabres du village mondial des temps nouveaux. On y débat sur les migrations, leurs causes, leurs avantages, leurs inconvénients, leurs sujétions, leurs origines, leurs destinations, leurs itinéraires, leur accueil, leurs rejets. On y oppose le qualitatif et le quantitatif.

Mais chacun fait parler les statistiques à sa convenance. Un peu comme les ventriloques font parler leurs outils de travail.

Tout observateur a pu voir exposer les chiffres des populations ainsi que les ratio des migrations consenties par les pays européens. Ces chiffres sont exacts mais globaux et tendancieux. Ils sont avancés pour suggérer que les immigrés sont dilués dans la masse des populations préexistantes et qu'en conséquence l'Europe, et notamment la France, pourraient ouvrir plus largement leurs portes à l'immigration. C'est un peu comme si on demandait aux affamés de jeûner parce que la population moyenne mange trop.

La rigueur intellectuelle devrait pourtant imposer de prendre en compte les réalités du terrain qui démentent l'angélisme des bonnes âmes.

Certes il existe des migrants cultivés, nantis d'un métier ou d'un savoir faire immédiatement utile à l'individu, à sa famille et à la société. Mais il faut bien admettre que ce n'est pas le cas général. Le plus grand nombre éprouve des difficultés pour se loger et trouver des moyens d'existence. Loin de se répartir uniformément dans le territoire, dans les corps de métier et dans l'immobilier, ils se casent où ils peuvent, quand ils peuvent. Ils se concentrent en des lieux qui leurs sont accessibles par les prix et où ils espèrent obtenir une aide de leur famille ou de leurs compatriotes établis.

Les crues et les étiages des flux migratoires ne sont sont pas plus visibles dans les chiffres moyens des statistiques que ceux des ruisseaux auvergnats.

Les commentaires très moyens dont nous abreuvent ceux qui ont voix au chapitre médiatique laissent libre cours au déferlement de la bêtise. Ils contribuent au bouillonnement du téléphone. Et aux turbulences de la société.

 

Pierre Auguste

Le 18 juillet 2018

 

 



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