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Soins à domicile. Discours et réalités

Soins à domicile. Discours et réalités

 

L'humanité aime à osciller entre ses grandes espérances et ses grandes peurs. Après avoir rêvé de paix, de prospérité, d'ouverture et d'ataraxie universelles la voilà qui sombre dans l'épouvante du galop des quatre chevaux de l’apocalypse.

Comme toujours, nous partons au galop contre les conquêtes, la guerre, la maladie, la mort. Nous devrons même affronter ce cinquième cheval, de feu climatique, qui embrase la planète. Face à tous ces chevaux, nous voilà bien montés !

Dans l'immédiat c'est la pandémie qui nous menace. Notre terrestre séjour devient un pandémonium où se multiplient les décès, souffrent les malades, s'effraient les bien-portants, doute ou se désespère le personnel médical, vibrionnent les médias, improvisent et discourent les dirigeants.

Certes le problème est difficile et on ne peut guère qu'approuver les bonnes intentions. Il semble cependant que l'ampleur, l'imbrication des faits, la multiplication des faits, des causes et des conséquences altèrent l'entendement de ceux qui ont la responsabilité de conduire les affaires.

Le phénomène de la pandémie ressortit d'un vaste spectre de savoirs et de savoir-faire. Nous sommes tous étourdis par ce mélange de biologie, de médecine, et de mathématiques probabilistes, qui régit les rencontres des êtres humains.

Des « penseurs généralistes des sommets » découvrent qu'il leur incombe de régenter dans l'urgence tout un monde de technologie concrète pour procurer, répartir, mettre en place, mettre en œuvre et maintenir en état la grande diversité des moyens matériels nécessaires à la prévention et au traitement des maux qui assaillent leurs « administrés ». Ils constatent avec effroi et tardent à reconnaître les incompatibilités, voire les antinomies, entre différentes mesures hâtives prises isolément en toutes sortes de domaines allant de l'économie jusqu'à la vie courante des individus et des familles en passant par les attributions des institutions, et les attentes de toutes les fractions des populations.

Tout le monde peut être d'accord sur un programme qui cherche à retarder l'épidémie du dernier coronavirus pour donner le temps d'organiser le système de santé afin de bien soigner les atteintes les plus graves ou qui affectent les plus faibles. Mais il ne faut pas s'étonner que le passage à l'exécution surprenne l'observateur en contrevenant à ces vertueux principes.

C'est une bien singulière méconnaissance des réalités qui conduit à privilégier la prévention en décrétant un « embargo » sur les masque de protection et d'en donner l'exclusivité aux personnels du système hospitalier.

Ainsi se trouve reléguée la filière des aides à domicile qui apporte pourtant des soins corporels essentiels à la dignité et à la survie des patients. Leur activité confine avec les soins médicaux par des actes comme la prise, de température, la surveillance, le débranchement de perfusions, l'appréciation de l'état du patient, la prise de médicaments. Priver de masques dits chirurgicaux ces auxiliaires de vie indispensables, c'est oublier que cet équipement a pour finalité de protéger les patients dans toutes les interventions de proximité, quelle que soit la qualification de leur auteur.

Ni la logique ni la morale, ni les arguties statutaires n'autorisent à priver des personnes des moyens qui peuvent contribuer à atteindre l'objectif général de la prévention. Les jeunes gens qui participent à la préparation des décisions ne savent pas encore qu'on est toujours trahi par des détails. Ils ont laissé le colosse hospitalier préempter la totalité des masques, sans même accorder la portion congrue à la protection de personnes affectées de maladies et de dépendance antérieures à la crise et sur lesquelles s'accumulent les menaces.

Il reste à espérer que la chaîne des soins corporels à domicile ne devienne pas le point faible de l'ensemble du système de sécurité.

Nos décideurs ont atteint le pic de la contradiction, de l'impéritie et de l'absurdité. Ils prévoient de délester le système institutionnel de soins en renvoyant dans leur famille des patients dont on renoncera à pousser plus avant le diagnostic, la connaissance et le traitement de leur mal. C'est ne pas vouloir savoir si l'on entremêle des contaminables, des contaminants et des contaminés.

Nous avions déjà inventé le mouroir. Voici l'ère de la mûrisserie médicale ! Le mûrissage des maux nouveaux s'exercera sous l'autorité médicale du médecin traitant. Déjà surchargée et hors de possibilité d'assurer une permanence, cette mythique cheville ouvrière du dispositif devra, sans moyens complémentaires, contribuer à réguler les flux hospitaliers nouveaux et les interventions des autres éléments de la médecine de ville que pourrait nécessiter l'état de ses patients. Elle sera elle-même placée sous le contrôle d'une nouvelle administration à créer, qu'après la guerre le monde entier nous enviera.

Vade retro Satanas ! Moi qui ne suis qu'un vieillard immature et mécréant, je prie le ciel de me permettre de suivre jusqu'à sa dernière extrémité cette gigantesque et universelle partie de mistigri dont, bien malgré moi, je suis le témoin direct.

Le bon sens n'est plus ce qu'il était. Descartes se retournerait dans sa tombe s'il y était tout entier.

Comme à feu Descartes, il arrive à nos dirigeants d'avoir la tête ailleurs !

Pierre Auguste

Le 18 mars 2020

 

 

 



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