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Sélection et Orientation. Un couple mal assorti et mal assuré.

Sélection et Orientation. Un couple mal assorti et mal assuré.

Aux quatre coins de notre hexagone, nous cultivons les contradictions. Le monde entier nous les envie. Notre préférée est d'abhorrer les capitalistes et d'adorer les capitaux.

Nous excellons aussi dans la dubitation. Le démontrent nos agitations estudiantines saisonnières. Induites par les aléas et les facéties de la Sélection et de l'Orientation, elles se plaisent à se faire passer l'une pour l'autre.

Comme par magie, l'orientation informatisée dans l'hyperespace du savoir était devenue un grand jeu de dés polyédriques, proprement shakespearien. En être ou ne pas en être, telle était devenue la grande question. Plus que jamais Tyché, déesse de la fortune, préside à l'avenir des jeunes mortels.

Dormez en paix jeunes gens, la grande marche du progrès a pris les choses en mains ! Allons enfants, attendons pour voir ce qui sortira de la pochette surprise législative.

Quiconque a fait des études, quelque peu chaotiques mais passionnantes, regarde avec intérêt les avatars des amours turbulentes du couple endiablé de la sélection et de l'orientation.

Chacun a pu admirer la concision des perspectives d'évolution de l'enseignement supérieur portées depuis plus de quarante ans par les banderoles des défilés estudiantins . Le refus y règne souvent en maître :

Non à la sélection. Nous avons vu ce qu'a fait le Léviathan de cette universelle « ouverture ». Une sélection par l'échec en première année d'études universitaires cohabite avec une sélection par les succès aux concours d'admission aux grandes écoles. Nul ne sait laquelle est la plus impitoyable. Comme rien ne peut arrêter le « progrès », il semble bien que nous soyons en voie d'instituer des choix discrétionnaires et des éliminations pratiquées par des mandarins, sur des critères indéfinis, malgré les succès aux examens !

Pour mettre fin à l'injustice du tirage au sort, le pays de l'égalité a inventé le concours sur dossier sans anonymat, plus reposant pour l'institution ; plus commode que des épreuves pour les candidats qui disposent d'une assistance à domicile. L'une de nos plus belles institutions recommande de joindre au dossier quelque belle recommandation !

L'absurdité semble déjà avoir été bien installée par nos têtes pensantes qui ont fixé des dates imites de dépôt des candidatures antérieures à l'annonce des rejets. On ne saurait trouver mieux pour « orienter » les exclus vers le chômage désormais élevé au rang des débouchés !

Non à l'université des patrons.

Pourquoi cette fermeture ?

Certes, une large part de l'enseignement et de la recherche se doit de ne pas être utilitaire. Chercher pour trouver, et apprendre pour savoir, doivent toujours avoir place et noblesse.

Il est dans la nature des choses que l'université ait pour première finalité de former le personnel enseignant. Cela peut être antinomique ou quelque peu différent de la formation des cadres du secteur économique.

Cependant, comme dit le langage familier, il faut de tout pour faire un monde. Et pourtant, nous avons entendu il y a vingt ans les purs esprits patronaux prôner l'abandon des viles tâches de production, louer le développement des nobles d'activités d'études et de conception, préconiser le concept d'usines sans ateliers, d'ateliers sans machines et sans ouvriers.

Nous avons vu les conséquences de cette orientation sur l'économie nationale et sur celle des pays en voie de développement. Le chômage endémique était sur le chemin.

Certes les délocalisations, les transferts de technologie, l'ouverture des frontières, ont contribué à réduire la pauvreté et la malnutrition dans de nombreux pays défavorisés. Mais il en est aussi résulté ici ou là des appauvrissements et des enrichissements que rien ne justifie.

Il apparaît que l'orientation de l'économie devrait être un préalable à l'orientation professionnelle et à la sélection. Mais, pour notre malheur, les responsables se partagent entre deux conceptions de la vie économique contradictoires et inconciliables.

Les uns sont partisans d'un dirigisme globalisant qui érigerait l'économie et la politique en un vaste système dont l'état définirait, maîtriserait et contrôlerait tous les éléments. Les autres sont partisans d'un libéralisme « délibéré » par lequel les initiatives individuelles sont les moteurs de la société. Les uns et les autres ignorent quelques principes essentiels du fonctionnent des systèmes complexes  et que notamment :

  • Un système trop vaste devient vite ingouvernable ;

  • Sauf exception, l'assemblage de sous-systèmes optimaux ne saurait constituer un système optimal.

L'économie est une dynamique qui ignore les idéologies. Les faits économiques résultent des actions concrètes des acteurs individuels ou collectifs, publics ou privés, en perpétuel renouvellement. Tous doivent faire face à des réalités et des circonstances évolutives. Nul ne sait, et surtout pas la grande masse des jeunes gens ni ceux qui sont censés l'orienter, ce qui à terme sera convoité, produit, vendu, acheté, ni par conséquent ce qu'il faut apprendre aujourd'hui et vers quel métier s'orienter.

Dans une large mesure le dirigisme d'état peut prédéterminer l'avenir par la définition et la conduite de grands projets. Mais la cohérence et l'unité d'action imposent qu'en certains domaines soient limités les pouvoirs intermédiaires que les baronnies ont cru bon de se faire attribuer.

L'avenir de « l'oisive jeunesse à tout à asservie » appelle tantôt la fermeté, tantôt l'indulgence, toujours la bienveillance.

N'en déplaise aux institutions obnubilées par le présent et qui pensent surtout à « écluser » chaque génération, il faut savoir autoriser les orientations précoces ou tardives et accorder un « droit de repentir »

Il faut aussi promouvoir l'admiration... sélective. Et ne pas assassiner Mozart. Ni François Villon, ni Arthur Rimbaud, ni Albert Einstein, ni Max Gallo, ni Jacqueline de Romilly. ni Maryam Mirzakhani...

Pierre Auguste

Le 19 juin 2019

 

 



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