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Sarabandes fiscales

SARABANDES FISCALES

Les Ducs de Bercy vivent leurs très pauvres heures. Ils ne savent plus sur quel pied danser. Dans une Europe sans frontière il n’y a plus Rhin qui vaille et il n’y a plus de Pyrénées. Les vents d’est apportent les échos des danses polovtsiennes. Les vents d’Espagne insufflent à la fiscalité les rythmes vifs et lascifs de la Zarabanda.

L’économie stagne, l’emploi s’alanguit, le quidam vivote, les entrées fiscales se dérobent, les dépenses s’opiniâtrent, la dette s’envole, les capitaux s’éclipsent, les politiciens vasouillent, le législateur légifère délibérément, le contribuable casque… à son cœur défendant. Si l’on en croit les communicants, par leur entregent tout sera bientôt pour le mieux dans le pire des mondes.

La fiscalité est tout un monde. À part, mystérieux. Un citoyen sur deux n’en connaît guère que les prélèvements dits indolores. Un citoyen sur deux connaît la faveur de recevoir en sus les douloureuses feuilles bleues automnales récemment sujettes à des épisodes cévenols ravageurs.

Les « privilégiés moyens » sont mis à sec par des prélèvements spécifiques qui échappent au classement en catastrophe naturelle.

Les « super privilégiés » restent au sec dans des niches étanches.

Chacun peut comprendre qu’une société complexe, disparate, évolutive ne puisse vivre d’une fiscalité qui soit à la fois simple, claire, cohérente, juste, égalitaire et stable. Les faiseurs de lois empilent les « assiettes ». Passés maîtres dans l’art de l’antonymie ils s’ingénient à édifier un système compliqué et simpliste, fragmentaire et monolithique, intriqué et inextricable, changeant et irréversible.

Nous vivons sous le régime d’un Père Ubu multicéphale qui accumule les mesures conjoncturelles improvisées. Jours après nuits nous voyons s’ériger un système qui croit obtenir par l’humeur, les préjugés, et l’intuition, ce qu’il renonce à demander à la réflexion, à la rationalité, à la mesure.

Plus de deux siècles et demi après la mort d’Auguste Compte, notre fiscalité oscille entre l’état théologique et l’état métaphysique et ignore encore les apports de l’âge scientifique. La fiscalité est tombée dans les mains de sociologues qui ont oublié les préceptes du père de la sociologie.

Ceux qui font métier de diriger leurs semblables semblent ne pas soupçonner que le citoyen puisse être nanti d’esprit critique. Il est pourtant bien naturel que les à-peu-près, les contrevérités, les communications intempestives, les ballons d’essais, les annonces contradictoires, les infirmations, les repentirs artificieux, les sautes d’humeur enlèvent toute crédibilité aux discours politiques.

Les citoyens d’aujourd’hui ont en leur ensemble une plus grande culture générale et scientifique. Malgré leurs insuffisances, l’instruction, l’exercice des métiers, l’information générale, finissent par produire des individus qui estiment avoir droit à plus d’égards et surtout à plus de cohérence et de préparation dans les mesures qu’on leur impose.

Tout agent de production sait que tout objet industriel est l’aboutissement d’un entrelacs d’arborescences, spécifiques ou non spécifiques, ayant pour objet d’approvisionner matières et fournitures, de définir et organiser des processus, de constituer des équipes, de former du personnel…

Cependant nos gouvernants sont fort loin de l’esprit scientifique tant ils semblent vouloir gérer la fiscalité de chaque produit ou service comme s’il s’agissait de variables indépendantes. Les exemples abondent de leurs mesures qui s’annihilent ou se contrarient. Ils prétendent par exemple encourager l’immobilier pour caser les mal logés, créer des emplois, favoriser la mobilité des personnels. Dans le même temps ils découragent l’investissement locatif par diverses mesures inhibitrices et enchérissent les rénovations par le doublement de la TVA sur les travaux ! Leur retour à l’école s’impose.

La science pénètrera la politique, l’économie et la fiscalité en plaçant chaque produit ou service dans les arborescences de sa production et de ses débouchés, et au centre de la vaste matrice des contraintes qui s’imposent à lui. L’heure du « big data » a sonné.

Pierre Auguste
Le 12 novembre 2014



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