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Retraite. Prospectives et Cafouillades.

Retraite. Prospectives et Cafouillades.

 

La jeune génération se fait du souci pour son avenir. Elle a de bonnes raisons.

Quand j'entends toutes les âneries qui se disent aujourd'hui, je pense à cette saillie attribuée à Turenne (1611-1675) dont on ne sait si elle s'adressait à son cheval ou à lui même :

« Tu trembles carcasse, mais si tu savais où je te mène, tu tremblerais bien plus encore ! »

 Le grand « mouvement » de protestation qui immobilise la France fait penser aussi au siège de Charleroi qui, au temps du Roi soleil, fit l'objet se sept sièges en vingt-sept-ans, dont la marquise de Sévigné (1626-1696) disait « qu'il avait fait courir tous les jeunes gens, même les boiteux. »

Allons-nous assister, à travers les âges, à un concours d'obstination entre nos souverains jupitériens ?

 Il fallait bien que quelqu’un osât dire ceci et cela car Turenne n'est pas irréprochable et Madame de Sévigné était une sacrée mauvaise langue. J'ai plutôt l'habitude de dire moi-même ce que je pense des sujets qui fâchent. Quoi qu'on en dise, l'histoire préfigure parfois l'histoire.

 De jeunes éléments du peuple souverain d'aujourd'hui croient pouvoir projeter sur l'avenir les conditions présentes de l'accès à l'emploi et à la retraite. Ils semblent ou veulent ignorer la vitesse avec laquelle le temps fait évoluer les sciences, les techniques,le travail et les mœurs.

 Pour les aider à baliser le temps qui les emporte je leur dirai que mon père et ma mère sont nés en 1898 en une région de France où l'on vivait et cultivait encore un peu comme au moyen âge. On s'éclairait à la lampe à huile et on moissonnait à la faux. Pionniers de l'exode rural ils ont pris le train. En deux tiers de siècle ils ont vu arriver l'électricité, l'automobile, le téléphone, la radio, le tracteur, la moissonneuse-batteuse, la télévision, l'électroménager, la consommation de masse, l'avion, les débuts de l'informatique. Ils ont même vu l'homme faire ses premiers pas sur la lune.

Ils ont vécu deux conflits mondiaux. Mon père, appelé en 1916 à dix-huit ans rejoignit sur le front son père qui avait d'abord fait trois ans de service militaire obligatoire avant de guerroyer durant quatre ans.

Allons, jeunes amis de la génération qui se croit sacrifiée, mettez donc les pieds en votre temps. Sachez que le tapis roulant de la vie n'attend pas. En temps de paix, l'avenir appartient à ceux qui le construisent et exclut ceux qui traînent la patte. Il est urgent pour vous de ne pas vous obstiner à résoudre aujourd'hui des problèmes qui, par des progrès techniques et par la volonté des organisations humaines pourraient se poser tout autrement demain.

Ainsi en est-il pour la pénibilité de certains travaux. Notamment les nombres et les soins des malades et des personnes âgées engendreront des besoins de manipulations physiques supérieurs aux ressources humaines qui pourront leur être consenties.

 Déjà on entend des rêveurs prédire l'avènement d'une génération de robots tombés du ciel, aptes et prêts à pourvoir à tous les besoins d'une société déshumanisée. Il s'agit plutôt en fait d'améliorer des moyens existants faits de lits médicalisés, de coins toilettes séparés, de WC lavants autonomes, de monte-escaliers, de fauteuils de transit, de brancards et de brancardiers, bref de tout un monde périphérique des soins qui doivent rester œuvres humaines.

 Plutôt que de casser des dos et d'indemniser ou compenser les atteintes du temps, la société serait mieux inspirée :

-De développer des mécanismes complémentaires d'aide à la mobilité intégrés aux équipements existants ;

-D'assurer « l'inter-opérabilité » des moyens parcellaires concourant au confort, à l'accessibilité et aux déplacements des malades ;

-D'associer le personnel, opérationnel ou périphérique, à la conception des matériels d'aide à la vie et aux soins, à la définition des modes opératoires ;

-De participer à la formation des opérateurs humains qui sont la garantie de l'accompagnement rassurant des patients et de la sécurité des procédures.

 J'ai eu récemment le privilège de subir une intervention chirurgicale programmée par une clinique au beau milieu d'une relève quotidienne. Bien « positionné »en attente dans un couloir d'accès aux blocs opératoires, j'avais pu voir et entendre le chassé-croisé des équipes, le carrousel des lits et des brancards en transit, le brouhaha ambiant des passations de consignes.

 J'avais alors pensé qu'il faudrait d'abord expérimenter le véhicule autonome en quelque établissement hospitalier. Mais les grands groupes sans foi ni loi qui investissent des fortunes dans le développement de la voiture autonome en ont décidé autrement. Ils ont délégué à leurs rêveurs patentés la possibilité de déléguer aux machines le choix de la victime d'un éventuel inévitable accident et de l'exonération de quelque responsable préalablement désigné !

 Les organismes chargés de veiller sur l'informatique et les libertés attendent sans doute que se présente un cas réel assez médiatique pour s'emparer du sujet.

 La première des libertés ne serait-elle pas celle de vivre ? On s'occupera peut-être du problème quand on aura pu dire à chacun quel sera le montant de sa retraite descendante.

 

Pierre Auguste

Le 8 janvier 2020

 

 

 



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