Enligne : Editos

Nous autres les Gaulois

NOUS AUTRES LES GAULOIS…

Nous autres, Gaulois, sommes sans pareils pour trouver des sujets de discorde. Nous aimons échanger des mots qui ne disent rien à force de vouloir tout dire par des raccourcis de doctrines.

Les discours nous abreuvent de « valeurs » derrière lesquelles pensées et actes devraient s’aligner. Le malheur fait que chacun cultive les siennes sans en préciser les contenus. Pour les uns doivent primer les valeurs morales. Pour d’autres il faut valoriser les primes et éviter la déprime des valeurs financières. Si nous n’y comprenons rien, c’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau. Ces deux là ont passé leur vie à se donner des noms d’oiseaux pour confronter leurs visions inconciliables du monde et des hommes.

En forçant à peine le trait nous pourrions dire que les partisans d’aujourd’hui s’obstinent à se partager en deux sectes, aux contours au demeurant imprécis et évolutifs, héritières des obscurités du siècle des lumières. Pour les uns, l’homme est bon par nature, c’est la société qui le corrompt. Ils rêvent de retour à la nature. Ils ne lésinent pas pour promener en public leurs états d’âme. Ils se croient investis de la mission d’écrire de savantes théories sur l’éducation des enfants. Ils se gardent toutefois de confier les leurs aux seuls soins de l’éducation et de l’assistance publiques.

Comme Voltaire, les autres se gaussent aujourd’hui de ceux qui voudraient revenir au marcher à quatre pattes. Ils se contentent de la société telle qu’elle est. Ils renoncent à ce que tout soit « pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Plus que sur la société, ils comptent sur eux-mêmes et sur la culture de leur jardin pour vivre heureux. Cela ne les empêche pas de solliciter l’appui des grands pour bien asseoir leur situation et obtenir des avantages. Ils n’hésitent pas à saisir l’opportunité de bonnes affaires.

À force de prêcher la tolérance, tous s’unissent pour promouvoir l’intolérable.

On peut les diluer tant qu’on veut, les Gaulois restent des Gaulois et entendent rester compliqués. Nul ne peut espérer les convaincre tous. Depuis qu’un polytechnicien s’est fixé l’objectif d’en rassembler deux sur trois, nul n’a songé à d’autres approches.

C’est ainsi que se gauchise la droite, que la gauche a des élans droitiers et que, mal an bon an, on fait tant mal que bien. Et pour faire cohabiter les contraires on compte aussi sur l’esprit de contradiction et l’effet anti-retour. Veut-on fermer une porte ? Un citoyen sur deux s’y oppose. La ferme-t-on d’autorité ? Personne n’ose la rouvrir.

Ainsi en fut-il chez-nous lors de l’abolition de la peine de mort qui opposa, sans grand heurt, la valeur d’humanité pour l’assassin et la valeur d’égalité pour la victime. Il s’agissait là de l’une de ces mesures symboliques telles que nous les aimons, gratuites, d’application rapide et facile, sans grand effet statistique, mais ayant des conséquences lointaines dont personne ne se soucie.

En effet, dans les années 70 on détruisait moins de vies par exécution de coupables que quelques années plus tard par les récidives meurtrières d’innocents ! L’histoire allait montrer que, nonobstant toute considération morale, il eût été statistiquement préférable de s’occuper plutôt et plus tôt de sécurité routière.

Et voilà qu’un tiers de siècle après avoir amorcé une contraction de l’échelle des peines, on s’interroge sur la manière de sanctionner les coupables des assassinats de masse perpétrés par le terrorisme. Comme jadis les religieux débattaient sur le sexe des anges, ceux qui se prennent pour les grands prêtres de la République débattent aujourd’hui sur l’intangibilité de l’égalité entre les braves gens et les assassins reconnus et jugés.

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.

S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.

Que l’homme maintenant s’estime à son prix. Qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable du bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. » (Blaise Pascal ; 1623-1662)

La République laïque ne peut sans examen recevoir ou rejeter la morale et la logique. D’où qu’elles viennent.

Pierre Auguste
Le 6 janvier 2016



10202