Enligne : Editos

Europe. 1-Vers une nouvelle bataille d'Hernani.

Europe. 1-Vers une nouvelle bataille d'Hernani.

 

L'Europe ! L'Europe ! L'Europe ! C'est reparti pour un tour. Déjà la bataille fait rage entre conservateurs de sièges et romantiques conquistadors du renouveau.

On se croirait au temps où Victor Hugo se colletait avec Stendhal pour départager les prosaïques et les déclamateurs de vers. Théophile Gautier avait alors endossé son gilet rouge. On a aujourd'hui la tête plus près du bonnet. Mais le rouge est toujours de mise. Nous nous aimons traiter les différences avec des points et les différents avec les poings.

Les séides du pouvoir ont du punch. Les rappeurs en ont pris de la graine. Les épandeurs de « niouzes » en boucle nous en régalent sous le patronage Européen du Manneken-pis.

Le pouvoir veut le motus et les bouches cousues et attend que la justice exerce son pouvoir séculier, à son rythme séculaire. Cela donnera le temps de faire d'autres choses.

Malgré le travail qu'il a sur la planche, le théâtre politique Européen veut ignorer l'unité d'action. Les perspectives électorales commandent de ne pas contrarier les peuples. L'opinion sur l'intérêt de l'Europe est devenue indécise, fractionnée par le renouvellement des générations et par la démagogie des discours.

La génération qui a connu les horreurs de la guerre est en voie de disparition.

Moi qui suis né quatorze ans après la première guerre mondiale et sept ans avant la deuxième, je me sens investi du devoir de dire aux jeunots qui nous gouvernent qu'il est temps pour eux de traiter sérieusement les choses sérieuses.

Ma prime jeunesse m'y a préparé. J'ai vu une génération de rescapés traîner des jambes de bois, des béquilles, des cannes blanches, une manche vide enfoncée dans une poche de leur veste. Dans ma petite ville méridionale, je les connaissais tous par leur nom.

J'ai ensuite entendu parler de guerre et j'ai observé la mobilisation sans enthousiasme de ceux qui furent appelés « à remettre ça ». J'ai vu réquisitionner des chevaux qui ne sont jamais revenus. J'ai vu refluer des engins motorisés de toutes sortes. J'ai vu partir un régiment de fantassins marchant au pas. J'ai vu refluer des troupes désorganisées et entremêlées de foules de réfugiés Belges et Français.

J'ai vu arriver les Allemands. Il a fallu longuement m'expliquer pourquoi il fallait de toute urgence découdre une poche de mon gilet sur laquelle étaient si joliment brodés les drapeaux français et anglais entrecroisés.

Sur concours, j'ai été admis en sixième dans l'une des ces écoles sur lesquelles comptait le pouvoir de Vichy pour s'attacher la jeunesse et qui très vite devinrent des foyers de résistance.

Alors que j'aurais souhaité apprendre l'anglais, je fus casé d'office dans une classe censée apprendre l'allemand. Ma participation à la résistance fut d'être résolument nul dans la langue de Goethe.

Moi qui suis un mécréant pétri de morale chrétienne, je suis aussi devenu un nul en allemand pétri de culture germanique. Voilà pourquoi l'histoire des âmes me semble toujours quelque peu avoir été pétrie d'ironie !

Je n'ai pas toujours bien résisté. J'ai même retenu les deux premiers vers d'un chant devenu quasi obligatoire dont le titre était « Ich hatt' einen Kameraden ».

« Ich hatt' einen Kameraden, » « J'avais un camarade,

« « Einen besser finst du nicht » « Un meilleur tu ne trouveras pas » 

Ce n'était pas prophétique de ce que nous allions vivre durant l'occupation.

Je ne vous imposerai pas ici, les affreux détails d'une enfance , d'un début d'adolescences et d'une croissance au temps des restrictions ni de l'obsession de la nourriture.

Je ne vous ferai pas non plus le récit des épisodes guerriers dont j'ai été le témoin en juin 1944 en Corrèze et dans le Cantal et en juillet et août en Lozère.

Je vous renvoie pour cela à l'histoire générale que nul ne doit ignorer avant de se risquer à « penser » l'Europe.

Cette histoire fut vécue dans ses tripes par la génération finissante. Peu racontable, elle ne sera bientôt racontée que par les historiens, sur la foi des papiers.

 

Pierre Auguste

Le 26 septembre 2018

 

 



5122