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Le temps des hommes.

Le temps des hommes.

Depuis quarante, ans une vieille horloge rythmait ma vie. J'ai oublié de la remonter. Elle s'est arrêtée et n'a pas daigné repartir.

Moi qui suis pourtant plutôt agnostique, j'ai cru y percevoir un signe du Dieu Chronos. Il passe pour être le grand maître du temps qui passe et de nos destinées.

Mon horloge est dédiée aux travaux des champs et à leur outillage à jamais disparus. Mais chronos veille au grain. Je crains que le quasi nonagénaire, que je suis, soit toujours inscrit dans ses tablettes au pied d'argile. Il fait sans doute un check-up pour s'assurer que, le moment venu, il puisse faire sonner ma dernière heure.

J'ai donc obtempéré en demandant à mon horloger de mettre une goutte d'huile en tout point qui pourrait en avoir besoin. En lui confiant les poids de l'horloge je lui ai garanti que les miens étaient en fonte authentique. C'était une allusion à ce vieux film dans lequel le magot de la famille Goupi était constitué par des poids d'horloge en or massif.

Selon le constat de l'homme de l'art, mon horloge est comme neuve. J'en conclus que, comme la société des hommes, elle avait sans doute besoin d'une mise à niveau de sa structure porteuse. Inconnus de la sociologie et de la politique, le fil a plomb et le niveau à bulle firent merveille. Les mécanismes peuvent désormais se mouvoir en même temps, tous selon la pesanteur, chacun selon sa complexion.

La vie se nourrit de paradoxes. En prenant de l'âge on apprend que le temps nous est compté et on prend cependant le temps de méditer sur le temps qui passe. Ce qui paraît nouveau nous rappelle toujours quelque chose déjà connue.

Tout bien médité, la famille Goupi m'est revenue en mémoire comme une métaphore, voire un prototype de nos familles, intellectuelles, philosophiques, doctrinales, culturelles, religieuses, professionnelles, administratives, syndicales, politiques...Nous en avons et il nous en naît de toutes sortes.

Comme en toutes familles, en chacune on se complaît, on se jalouse, on se suspecte, on se déchire. On ruse comme il se doit quand on est affilié au renard qu'autrefois on appelait goupil.

Le film Goupi Mains-Rouges de Jacques Becker de 1943 est inspiré du livre de Pierre Véry paru en 1937. C'est une sorte de thriller rustique dans lequel Goupi Mains-Rouges mène l'enquête pour savoir qui a trucidé la tante Doux-Jésus et pour retrouver le magot de l'ancêtre Goupi-l'Empereur amassé un peu comme celui de bien des politiciens, dans le commerce des moutons.

L'histoire de cette famille étalon est remarquable par son nom et par les sobriquets de chacun de ses personnages qui caractérisent et prédéterminent les agissements aussi sûrement que ceux du chien de Pavlov.

Rien ne s'oublie dans les campagnes. L'appellation Mains-rouges de la famille et du personnage central est héritée d'un ancêtre éponyme dont les mains auraient trempé dans le sang de Marie-Antoinette.

Archétype du Parisien hâbleur vu du terroir, Goupi-Monsieur est rappelé de Paris par son père dans l'intention de lui faire épouser sa cousine Goupi-Muguet. Cela rend fou de jalousie Goupi-Tonkin prototype des anciens colonisateurs.

L'enquête de Mains-Rouges nous présente tour à tour notamment Goupi- Mes-sous que de nos jours on retrouve plutôt du côté de Bercy et dans les mouvances bancaires ; Goupi-Tisane qui sévit dans les professions dévolues à la santé et aussi quelque peu dans le commerce des vins et spiritueux et autres paradis artificiels plus ou moins ravageurs; Goupi-la-Loi, patron des juristes de renom et grand ordonnateur de la vie des tribunaux ; Goupi-Gazette qui pullule dans la presse, le porte-parolat et la communication ; Goupi-cancan qui a essaimé un peu partout ; Goupi-Dicton ce penseur, plus ou moins indépendant, qui fleurit de son savoir ses chroniques, les plateaux et débats politiques, philosophiques et culturels et indispose en même temps les ignares, ceux qui savaient déjà et ceux qui ont d'autres références !

Les temps troublés de 1937 et de 1943 semblent être de retour et avec eux les grandes incertitudes qui attirent vers le pouvoir les mathématiciens férus de calcul des probabilités.

Avec tous les talents qui s'affichent partout nous ne tarderons pas à savoir, nous les gens ordinaires, comment nous devrons voter pour choisir entre ceux qui nous promettent de re-goupiller le monde. En deux temps et trois mouvements. Et en quelques coups de dés.

Le temps des hommes va et revient et contrarie tous les projets. Ceux qui prétendent faire notre bonheur s'obstinent à nous appauvrir pour perpétuer le financement de leurs lubies, de leurs hobbies, de leurs lobbies.

Et les horloges de Chronos ne s'arrêtent jamais.

Pierre Auguste

Le 23 octobre 2019

 



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