Enligne : Editos

Le temps de la transparence.

Le temps de la transparence.

Plus je regardais la vie avec mes yeux cataractés, plus je la trouvais ironique et cruelle.

Et voilà que les politiciens croient habile de me bourrer les oreilles avec leur volonté de transparence. Sans même s'en rendre compte ils manquent de tact avec leurs électeurs qui n'aiment pas les faux-semblants. Il fallait y penser de distinguer la transparence dans l'opacité générale pour en faire un élément de langage ! Les politiciens semblent ne pas voir qu'il y a là comme une incitation à examiner leurs constats et promesses d'un œil toujours plus attentif.

Il fallait bien que quelqu'un se décidât à leur dire qu'il y aurait mieux à dire pour que nul n'ait rien à redire.

Je sais bien que mes avis ne seront guère lus et qu'aucun ne sera suivi notamment par notre élite qui se croit la plus avisée du monde.

Nos sachants sachant faire savoir semblent ne pas savoir qu'une chaîne d'information et de communication doit être transparente en tous ses éléments. Je les remercie de m'avoir donné l'idée de prendre un rendez-vous avec un homme de l'art ophtalmique pour restaurer la transparence de mes deux cristallins sans laquelle mon récepteur final serait inopérant.

Après une double opération de la cataracte, me voilà donc dévoilé.

À mi-parcours d'une thérapie contre l'opacité, quand mon œil gauche voyait le ciel bleu, mon œil droit le voyait gris. L'omniprésence du gris-bleu de synthèse me gênait dans la vie courante, elle m'exaspère dans les discours sans nuances de nos guidons politiques.

J'emploie ce mot guidon en hommage à mon compatriote Guy de Chauliac (1298-1368) qui a fondé la chirurgie jusqu'alors réservée aux barbiers et qui est l'auteur du Guidon en françois, traduction de son ouvrage Chirurgica Magna.

Ce bref rappel montre que les progrès de la médecine n'ont pas commencé hier matin et qu'ils procèdent plus des initiatives individuelles de praticiens audacieux qu'à des efforts collectifs d'organisation bureaucratique.

Cette double pose chirurgicale fut pour moi l'occasion de me remémorer quelques vieilles connaissances en optique qui sont à des années-lumière du champ visuel de dirigeants déjà absorbés tout entiers par les tâches immédiates et fascinés par le calendrier électoral.

Il serait sans doute utile à chacun de méditer, et d'abord par les mots, sur les propriétés de la lumière afin d'éclairer nos marcheurs ténébreux qui prétendent baliser les parcours de leurs semblables.

En notre pays des lumières nous avons quelque peu oublié que les idées ont leurs sources, que leur transmission a des lois qu'il vaut mieux ne pas ignorer. La lumière a ses réflexions, sa réfraction, ses diffractions, ses dispersions, ses couleurs, ses longueurs d'ondes, ses polarisations, ses irisations, sa pesanteur... La perception des images est souvent grevée par des aberrations. Les interférences et les illusions d'optique brouillent les vues que l'on croit avoir des réalités. La société a ses convergences et ses divergences. La comprenoire peut avoir sa myopie, son hypermétropie, son astigmatisme, son strabisme, son daltonisme, ses météores, ses flous, ses éblouissements, ses aveuglements...

Certes les moyens de communication ont fait des progrès. Contrairement aux sémaphores ils fonctionnent la nuit, dans la fumée, dans le brouillard. Mais l'usage répétitif, fractionné, intempestif et désordonné des moyens nouveaux, donne de la vie et de l'évolution du monde des images stroboscopiques qui mettent à mal la chronologie et embrouillent les esprits. Les plus optimistes craignent de voir notre culture, en ses trois spectres, général, scientifique et technique, sombrer dans un trou noir.

En notre pays, si riche en vins et si pauvre en pétrole, nous cultivons notre aberration préférée qui donne à tout rectangle la forme d'un tonneau. Pour équilibrer import et export et pour dessiller l'électorat, économistes, sondeurs d'opinion et politiciens aiment compter en barriques et en barils.

Le citoyen est assoiffé de tout. Que lui importe le flacon pourvu qu'on lui promette l'ivresse ! Mais il est clair que les vapeurs de l'ivresse sont opaques.

Je terminerai mes tâtonnements dans les ténèbres de la transparence par une notule sur la l’étymologie du mot « cataracte ». Cette maladie ophtalmique tient son nom des grandes eaux qui tombent du ciel et submergent portes, écluses et barrages censés les contenir.

C'est une sorte de clin d'œil lancé à l'humanité rénovée par une assemblée de carabins en goguette. Chantons avec eux, pour la gloire de la médecine ! Pour chanter la gloire de la transparence politique, il faudra encore attendre un peu.

Pierre Auguste

Le 6 novembre 2019

 

 



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