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La chemise d'un homme heureux

LA CHEMISE D’UN HOMME HEUREUX

Il est toujours un peu ridicule d’évoquer le bon vieux temps. Il n’a jamais existé. Sans doute n’existera-t-il jamais tant nous serons de fous sur notre machine ronde qui déjà ne tourne pas très rond. Et voilà que, pour rire un peu, on nous annonce que la fonte des glaces polaires risque de faire basculer notre axe de rotation. Il faut donc se préparer d’urgence à remettre dans l’axe tous les désaxés. Pour leur remonter le moral.

Dans un monde déjanté, le moral est d’abord une question de morale. Mais nous vivons en un temps où tout le monde veut donner des leçons de morale et personne ne veut en recevoir car chacun a la sienne. Nous sommes tous bloqués sur émission. Et tous entendent faire la sourde oreille.

On ne va plus guère à confesse et des religionnaires s’opposent une fois de plus. Je dois toutefois confesser ma nostalgie du temps des Hussards Noirs de la République.

Vers la fin des années trente, ils avaient encore belle allure dans leur veste noire et leur pantalon gris sur gris, sur-chaussés de guêtres gris perle. Leur gilet était enjolivé de chaînes spécialisées qui leur permettaient de faire surgir, comme par magie, chaque outil de travail de quelque pochette. Tout arrivait en temps opportun. Le lorgnon cerclé d’or pour traquer les fautes d’orthographe. Le canif pour tailler les crayons émoussés. La montre oignon pour rythmer les temps de travail que nul ne songeait à discuter. Le sifflet pour marquer la fin de la récréation.

Tout n’était qu’ordre et beauté, calme, sans luxe et sans liberté.

Mais rien n’était plus beau, plus édifiant et plus impératif que la leçon de morale.

Tout y appelait au respect, à une ascèse républicaine et laïque.

La leçon de morale ouvrait la journée, sans discussion ni murmure. Elle précédait et inspirait la dictée et la séance de calcul qui ne souffraient guère la discussion.

En écoutant les échos des fureurs de l’actualité, une certaine leçon de morale m’est revenue très précisément à l’esprit. Tant pis si elle est déjà connue de tous. Je la livre à toutes fins utiles et sans commentaires philosophiques.

« Il était une fois un fils du grand Haroun-al-Raschid qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. « Cependant, ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. – Quel est-il ? demanda le prince. – C’est, répondit le derviche, de mettre la chemise d’un homme heureux ! »

Là-dessus le prince embrassa le vieillard et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre. Il essaie des chemises de rois, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux ! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. « Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur », se dit-il.

–Es-tu heureux ?

-Oui ! fait l’autre.

-Tu ne désires rien ?

–Non.

–Tu ne changerais pas ton sort pour celui d’un roi ?

–Jamais !

–Eh bien, vends-moi ta chemise !

–Ma chemise ? Je n’en ai point. »

L’histoire était de Jules VERNE, prospecteur du futur, explorateur des mondes cachés. (Les enfants du capitaine Grant.)

Quand l’axe de la terre va basculer, les derviches tourneurs vont avoir du mal à retrouver leur axe. Je leur recommande de se méfier de l’accélération de Coriolis.

Pierre Auguste
Le 11 mai 2016



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