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Intelligence artificielle et bêtise naturelle

Intelligence artificielle et bêtise naturelle

 

Il est de bon ton de s'inquiéter de l'émergence de l'intelligence artificielle. Les intellectuels se sentent menacés par cette concurrence. Notamment les écrivains politiques et les communicants qui sont de grands artificiers. Pourront-ils encore diffuser leurs inintelligences à haut débit ?

Que les plus intelligents et les plus décérébrés se rassurent, la bêtise naturelle n'est pas menacée. Chacun va pouvoir à sa manière continuer à pratiquer ce sport ouvert à tous, sans nul besoin de doctorat, ni même de licence. Il n'y a ni religiosité ni trace de doctrine dans cette conviction. L'agnosticisme politique et philosophique ne sait jamais à quel esprit sain il doit se vouer.

L'observation du genre humain fait « révoquer en doute » cette idée de Descartes selon laquelle le bon sens serait « la chose du monde la mieux partagée». Les discours et discords politiques affolent les boussoles et posent la question de savoir où est le bon sens quand les idées partent dans tous les sens ! Des étourdis enfourchent les idées à la mode. Comme des cavaliers qui ne savent pas où ils vont mais y vont au galop.

Chacun aujourd'hui veut pratiquer une jacquerie solitaire, avec une fourche virtuelle, pour excaver la bêtise. Comme avec une fourchette à escargots.

Mais la bêtise collective est assurée d'avoir encore un bel avenir.

Nous appellerons cette semaine l'attention du lecteur, s'il existe, sur la culture de la transmission des informations.

Il n'est pas question de regretter ici le temps des demoiselles télégraphistes, ni le sketch de Fernand Raynaud intitulé « Le vingt-deux à Asnières ». Mais on voit disparaître le souvenir du contact humain déjà rare avec les géants du numérique.

Voici une petite histoire qui devrait appeler à la réflexion ceux qui prétendent tout régenter pour nous.

En août 2018 était annoncé qu'un opérateur avait décidé de ne plus commercialiser les lignes fixes à partir de novembre 2018.

Or, quelque deux ou trois mois plus tôt, un vieil abonné qui se plaignait de parasites intermittents sur sa ligne fixe avait reçu l'indication selon laquelle la ligne commerciale n'était pas en cause et qu'il devait refaire son installation intérieure à ses frais. Il dut payer le déplacement d'un technicien pour en avoir la « confirmation ».

Ce vieux routard de la technique avait depuis longtemps observé dans son voisinage des techniciens s'activer dans des fosses remplies d'eau par les orages, ou devant d'antiques armoires bourrées de fils mal peignés et de connexions corrodées. Comment ne pas faire un rapprochement avec les aiguillages de chemin de fer qui ont défrayé la chronique ?

En bon technophile notre « héros »qui avait toujours été nourri par l'innovation, était déjà abonné à la fibre et fort sceptique sur la pertinence du diagnostic du fournisseur auquel il était pourtant resté fidèle.

N'ayant nulle envie de se lancer dans une recherche de panne sur un réseau parfaitement encastré, ni dans l'installation de fils apparents, il demanda la résiliation de son abonnement à la ligne fixe.

Le discours du fournisseur changea de ton et de contenu.

On lui offrit, pour le même prix d'abonnement et sans frais d'installation, de faire transiter sa ligne fixe par la fibre ce qui ressemblait fort à un aveu de défaut de la ligne.

Ainsi fut pris rendez-vous début juin pour l'exécution du transfert...dans quatre mois ! La .date était tardive pour cause de travaux dans son quartier.

Il ne fut alors fait aucune mention de l'envoi préalable de deux équipements nécessaires à l'intervention.

Le client a alors reçu par deux messages, deux codes pour retirer du matériel qu'il n'attendait pas à un point relais qui assure, par un robot, un service de livraison qu'il ne connaissait pas et selon un processus qu'il ne connaissait pas.

Il a fallu plus de deux mois pour résorber l'imbroglio qui en est résulté.

Il peut certes être utile d'associer le client à la préparation de certaines opérations. Encore faudrait-il lui en donner une idée d'ensemble, lui préciser son rôle ainsi que le mode opératoire, obtenir son accord sur la chronologie.

Et pendant ce temps, une panne de la fibre priva pendant trois jours, lui et son quartier, de tout accès au téléphone, à la télévision et à Internet ce désormais irremplaçable outil de travail et d'information.

Il fut alors impossible d'avoir le moindre contact avec personne humaine. Une visite d'urgence à l'agence lui a montré que les commerciaux disposaient de données partielles excluant les domaines de l'opérationnel et de la technique.

Ô mystère !Ô miracle ! Ô intervention de tous les Dieux de l'Olympe. Quand revint la fibre, la friture sur la ligne fixe avait disparu ! Et quand vint le jour du rendez-vous, le technicien affirma que la solution proposée par les services commerciaux était impossible !!!

Fin décembre a vu la fin de l'aventure. La ligne fixe n'est plus qu'un souvenir et le matériel sans emploi a été retourné à l'envoyeur. Telle est la vitesse de la lumière !

Le héros des temps nouveaux est déjà prêt pour de nouvelles aventures.

Mais n'allez pas lui expliquer que c'est par de telles méthodes, de tels réflexes, de telles grandes structures et de tels spécialistes de la communication, que prendra son essor l'intelligence artificielle.

L'observateur des nouvelles structures de transmission des informations est en droit de s'interroger sur la viabilité de systèmes toujours plus grands et sur la propension des opérateurs à diversifier leurs activités.

À force de vouloir jouer les banquiers, de se mêler de produire des spectacles, de concurrencer les distributeurs d'œuvres audiovisuelles... ne risque-t-on pas d'atteindre la nullité dans ce qui fut la raison d'être initiale de la structure ? « Age quod agis » . Fais-ce que tu fais, disaient déjà les Romains.

Quand on prétend accéder à la modernité et à l'excellence dans la nouvelle économie ne doit-on pas être à l'avant-garde en son propre domaine ? Non seulement dans les sciences et techniques mais aussi dans la connaissance des besoin des utilisateurs, par la pratique de méthodes efficaces, par un esprit d'équipe sans faille... et, à qui faut-il le rappeler ? par une bonne circulation de l'information !!!

Le respect de l'homme et l'intelligence du cœur ont encore un long chemin à parcourir avant de devenir partie intégrante de l'intelligence artificielle.

Individuelle ou collective, la bêtise naturelle a encore un bel avenir.

Avec les grands débats qu'on nous annonce, et avec des vœux collectivement concoctés, il faut s'attendre au pire .

Ami lecteur, si tu existes, sois assuré de la sincérité des bons vœux d'un observateur résolument autonome.

 

Pierre Auguste

Le 26 décembre 2018

 

 

 

 



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