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Imbéciles et imbécillités

IMBÉCILES ET IMBÉCILLITÉS

Un instituteur de la vieille école appelait les cancres à la raison, et les agités au calme, en leur disant qu’imbécile prend un seul L et qu’imbécillité en prend deux.

Des cancres et des agités prétendent organiser votre vie. Leurs écrits et leurs discours font penser qu’ils ont été à plus jeune école.

Il n’est pas nécessaire d’être un imbécile pour proférer des imbécillités. Il y a même des gens intelligents qui y réussissent sans grand effort. Mais nul ne pense à soi-même quand on évoque l’imbécillité.

Un philosophe s’interrogeait jadis sur une plage pour savoir combien il faut de grains de sable pour faire un tas de sable. A l’ère du haut débit, le psy qui lui a succédé s’interroge pour savoir combien il faut commettre d’imbécillités pour être un imbécile. À celui qui pourrait prendre ombrage de telles apostrophes, le vieux maître aurait ajouté: « Va, tout n’est pas perdu car pathologiquement il vaut mieux être traité d’imbécile que d’idiot ! »

Des imbécillités on en entend de mille sortes. La fameuse écotaxe vient de nous en envoyer une belle vague.

Citoyens, contribuables, entreprises, corps constitués, corps politiques, corps médiatiques, chacun y va de son commentaire et réprouve tel ou tel des aspects des analyses de la situation et de ses implications. Tous tentent de surnager dans un chaos de justifications et de condamnations contradictoires. Malgré toutes les synthèses, nul n’accepte en bloc ce qui est proposé en détail par les médicastres. Tous semblent s’allier pour rejeter tout changement et imputer toute responsabilité à d’autres.

Chacun condamne ce qui le contraint et n’accepte que ce qui l’arrange. Comme toujours dans le jeu politique, nous assistons à des assauts de mauvaise foi et de langue de bois, à des tentatives de falsification ou d’omissions sélectives des informations, à des déclarations tendancieuses, à des tromperies manifestes ou insidieuses. Et pour tout compliquer, il semble bien que nous soyons maintenant entrés dans une phase paroxystique de perte du bon sens, d’émission de contrevérités et de sottises.

Dans sa grande sagesse et ses petites folies, le législateur croyait, par l’écotaxe, avoir édifié un ouvrage d’art. Les motifs en étaient, variés, productifs, complémentaires, cohérents, légitimes, consensuels. Patatras ! Voté à l’unanimité, le programme a enflammé les Bretons et transporté la France entière au moment de l’exécution.

Chacun ne retient du projet que ce qui peut conforter l’idée des bienfaits qu’il attend, ou des méfaits qu’il redoute, d’une nouvelle taxation des transports logistiques.

Selon l’humeur et l’idéologie, on veut faire payer plus ou moins le pollueur de l’air ou le dégradeur de la route, l’utilisateur primaire ou le consommateur final, l’usager local et/ou l’étranger. Selon sa position dans l’organisation institutionnelle on veut influencer les comportements individuels ou collectifs, promouvoir ou décourager l’emploi de tel ou tel moyen de transport, améliorer la sécurité routière ou réguler le climat, entretenir le réseau routier ou développer des réseaux alternatifs, abonder le grand chaudron fiscal national ou financer des projets régionaux.

Chacun des contributeurs potentiels veut faire payer les autres. Chacun des bénéficiaires éventuels veut attirer à soi la manne.

C’est ainsi que nous voyons défiler les thuriféraires de la mesure… et de la démesure. C’est pourquoi nous voyons s’affronter les positions les plus contradictoires, fleurir des argumentations de toute espèce, se disséminer les « éléments de langage » les plus folkloriques et les moins convaincants.

Nous avons pu entendre proclamer qu’il s’agissait de faire payer les étrangers et, au même instant, voir baliser sur nos écrans les portiques détruits sur le pourtour de la Bretagne. Comme si les parcours logistiques entre les pays du nord et l’Espagne allaient faire le tour de la Bretagne !

Et voilà que nos rois Ubu s’insurgent contre l’insurrection qu’ils ont eux-mêmes déclenchée.
L’imbécillité leur a donné des ailes. Qu’ils ont bien vite déplumées.

Pierre Auguste
Le 20 novembre 2013



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