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Idées dans l'air du temps. 1-Des goûts et des couleurs.

Idées dans l'air du temps. 1-Des goûts et des couleurs.

 

L'homme est un animal sensitif. Parfois même sensuel.

Le publicitaire le sait, par son métier tout d'aguichage. Son grand regret est de ne pouvoir exciter tous les sens à distance comme le permettent la télévision et les divers modes de transmission des sons.

« Gustibus et coloribus non est disputandum, disaient déjà les latins. »

Des goûts et des couleurs on ne dispute pas. Et c'est bien dommage.

Le goût pour la couleur est l'une des caractéristiques de nos temps moroses. Les industries du spectacle et la publicité nous en apportent mille preuves par jour. Le spectateur est tout yeux pour l'alternance des sept couleurs de l'arc en ciel, l'infinité des assemblages et des nuances, les clignotements, la pixellisation, la superposition des images. Mais il s'en fatigue, notamment du bleu. On lui vend des verres anti-bleu. Il en redemande.

Les produits de luxe stimulent les esprits inventifs. Les parfums naviguent désormais dans toutes les dimensions du cosmos cosmétique. Ils sont en perpétuelle quête de la quintessence. Ils baignent de divines blondes dans des pactoles d'or pur dont elles émergent nimbées d'une lumière flavescente qui souligne un suggestif mouvement ondulatoire.

En réaction à un certain modernisme malodorant naquit et se généralisa le culte de l'élitisme olfactif qui multiplia les sectes de nez spécialisés.

Du café aux fromages, en passant par les vins, tous les produits louent leurs fragrances, leurs couleurs, leurs nuances. Chacun enrichit son vocabulaire pour que la terre exhale ses merveilles.

Le sublime surgit de toutes parts notamment du marché des automobiles. La concurrence y fait rage. La publicité l'atteste. Les constructeurs s'y marquent si bien à la culotte que les modèles proposés à la vente et les messages publicitaires finissent par se ressembler.

Par une large porte on fait pénétrer dans le Saint-des-Saints soit une belle déjà à demi-conquise, soit un bourreau de travail à la limite de l'évanescence. Sur une musique à tonalités anglo-saxonnes, les véhicules font d'abord briller leurs chromes et leur peinture par quelques virages donnant accès à une autoroute souterraine déserte, aux éclairages contrastés qui flattent le désir inavoué des habitants intra-périphéricos d'avoir un usage exclusif de ces exutoires et entonnoirs des villes.

La publicité profite de la pénombre pour faire surgir un tableau de bord multicolore garant de la modernité. Un index impérieux appuie sur un bouton dont on vous laisse imaginer la fonction. C'est ainsi que prend le grand galop la cavalerie lourde qui piaffait à l'étroit sous un capot plongeant. Sans le moindre préavis vous êtes propulsé loin de la Porte de Bagnolet ou autres portes des « bagnolettes ». Vous voilà soudain garé sous les cocotiers d'une île de rêve ou lancé à pleine vitesse en quelque immensité américaine. Et à force d'écouter la musique associée à telle marque chevronnée vous avez fini par reconnaître en ses tonalités un habile arrangement de notre hymne national. Nul ne peut échapper à ses origines.

Avec notre goût du luxe, la brillance et la vivacité des couleurs de la peinture automobile sont devenues les adjuvants des parfums et des sons, les symboles et la quintessence de nos excellences.

Nous connaissions le plus blanc que blanc. Le voilà sur les voitures. Nous y avons désormais, le plus rouge que rouge, le plus bleu que bleu, le plus le plus noir que noir, le plus vert que vert....

Le bon peuple n'est pas curieux. Il ne veut pas savoir où, quand et comment sont créées ses couleurs favorites.

Nos excellences ont des idées toujours plus éthérées. Quand un incendie ravage un dépôt-atelier de peinture et de composants, que nul ne veut à sa porte, elles se demandent ce que fout là cette installation, près d'une raffinerie, au milieu d'une agglomération progressivement puînée.

L'homo sapiens sapiens regrette d'être devenu industrieux. Il n'est guère plus intelligent que la colombe de Kant qui imaginait qu'elle volerait mieux dans le vide.

Pierre Auguste

Le 4 décembre 2019

 

 



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