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Dictionnaire des idées reçues

Dictionnaire des idées reçues.

 

Il est temps de réveiller Gustave.

C'est de Flaubert que je parle. Ce n'est pas tellement son féminisme précurseur qui m'intéresse. En déclarant « Madame Bovary c'est moi » il a ouvert la voie à l'anti-machisme actuel qui agace un peu par ses outrances.

 Ceux qui, comme moi, ont eu une mère, trois sœurs, une épouse, une fille, deux belles-filles, deux belles-petites-filles, deux arrière-petites-filles, cinq belles-sœurs, d'innombrables tantes, cousines, et nièces, ont une longue pratique du féminisme de proximité. Il vaut mieux leur parler, avec douceur, de la douce féminité. Ils savent par ailleurs qu'il est tout aussi vain d'interdire l'amour que de l'exiger.

 Ce n'est pas non plus pour nous édifier sur l'éducation sentimentale que je veux faire appel à notre grand auteur. En ce domaine, comme en bien d'autres, il vaut mieux être autodidacte et explorer soi-même les délices et les difficultés de la vie affective.

 Je passerai aussi sur l'exotisme antique de Salammbô. On est bien content de rentrer chez soi après avoir un peu exploré les mondes de rêve d'antan et leur gastronomie d'aujourd'hui qui défraie la chronique.

 Je m'intéresse plutôt à ces deux textes de Gustave Flaubert que sont « Bouvard et Pécuchet » et son annexe intitulée « Dictionnaire des idées reçues. » Les œuvres inachevées sont souvent les plus humaines.

Comme bien des membres des partis politiques, ces deux amis de rencontre sont touchants par leur amitié, admirables par leur esprit d'entreprise, exaspérants par leur irréalisme, malheureux dans leurs réalisations.

 La lecture de « Bouvard et Pécuchet » devrait être obligatoire pour les ambitieux. La place de ce livre est sur la table de chevet tant que dure le rêve ou le cours de tout mandat notoire. Non pour inhiber les élans, mais pour rappeler le devoir d'excellence.

 Oserai-je l'avouer, « Le dictionnaire des idées reçues » est l'œuvre de Flaubert qui m'apparaît la plus utile. Cela peut étonner les amateurs des analyses spectrométriques des états d'âme de l'humanité aimante et souffrantes, mais il est méritoire d'entreprendre seul la rédaction d'un dictionnaire, sans pouvoir y associer une institution officielle, sans la moindre arme de défense, sans habit approprié, sans couvre-chef biscornu.

Nous laisserons au lecteur le plaisir de la relecture en soulignant toutefois l'actualité d'un grand nombre de ses saillies ironiques.

Son dictionnaire a certes quelque peu vieilli mais a encore de beaux restes à commencer par ce qu'il a écrit de notre gotha des lettres. Pour nous en tenir au début de son ordre alphabétique, prenons quelques exemples .

 Académie Française : La dénigrer mais tâcher d'en faire partie si on peut.

 Baccalauréat :Tonner contre.

Cet examen est en perpétuelle évolution. Quoi qu'on fasse, il se trouve toujours quelque fraction de la société pour le critiquer. Les uns se réjouissent que le parchemin soit devenu un « acquis social ». D'autres déplorent que le Bac dévalorisé ait perdu toute fonction sélective. Il voue à l'échec dans l'enseignement supérieur une part importante de chaque classe d'âge.

La sélection n'a pas bonne presse auprès des exclus. Ceux qui en ont bénéficié sont enclins à trouver bon tout système qui les a préférés. Pour prédisposer les décideurs, certains postulants aux sinécures, anciens élèves de nos plus belles écoles, vont jusqu'à proposer la suppression de celle qui fut leur mère porteuse. Mais, esprit de corps oblige, les promesses des campagnes pré-sélectives s'attardent dans l'exécution.

 Budget : Jamais en équilibre.

Les budgets actuels sont différents de ceux d'il y a cent-cinquante ans. Mais suivez les regards des médias. Toutes nos affaires présentes et futures sont sur la balançoire. Je crains que les budgets que l'on balancera à nos arrière-petits-enfants pour payer leur retraite leur promettent bien des vertiges. Il nous reste à créer l’École Nationale Supérieure de la Jonglerie Scientifique et financière.

 Célébrités : S'inquiéter du moindre détail de leur vie privée afin de pouvoir les dénigrer.

Bravo Gustave ! Cette idée, tu l'as sans doute essayée en ton « Gueuloir ». Elle a parfaitement été reçue et diffusée aujourd'hui. Elle a franchi les siècles sans perdre le moindre décibel.

 J'en ai fini avec mes exemples. Il faudrait une vie pour les commenter tous. Si Flaubert renaissait aujourd'hui il pourrait constater qu'il manque des mots à son dictionnaire. Il devrait se remettre au travail et améliorer encore sa productivité en écrivant avec un ordinateur et gueuler avec un porte-voix.

Pour être dans le vent, il devrait nous dire comment recevoir les idées en vogue aujourd'hui, notamment sur le capital, le climat, la dépendance, l'énergie, l'espace, le féminisme, l'immigration, la retraite, la sécurité, la sélection, la télévision...

Le temps passe et avec lui évoluent les idées, les mœurs, les sciences, les techniques, les gouvernances, la littérature, le vocabulaire...

Bref, il s'agirait d'ériger un autre dictionnaire.

Et comme disait Flaubert au mot Érection. Ne se dit qu'en parlant des monuments.

Ô temps! Ô mœurs ! Ô idées reçues ! Ô idées irrecevables !

 

Pierre Auguste

Le 5 février 2020

 

 



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