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Critique de la Déraison pure.

Critique de la Déraison pure.

Le monde entier est en fureur. Les hommes, merveilles de la nature, ont perdu la raison. Nul ne sait quelle mouche les a piqués ni combien de virus les ont contaminés.

Le mal est toujours plus ancien et plus grave qu'on ne croit. Par la force des habitudes, le corps des savants est toujours un peu empégué dans ses théories, et le corps politique inhibé dans ses doctrines pour ne pas effaroucher ses mandants. Le peuple adulte ne se distingue plus guère du peuple enfant.

Le peuple enfant croit que le monde est son contemporain. Mais le vieux peuple quelque peu éclairé sait qu'il n'y a rien de bien nouveau sous le soleil, qui luit depuis longtemps, et que tout a déjà été dit ou écrit.

En ces temps où le monde se déchire et où l'Europe se défait on se garde de consulter ceux qui auraient de bonnes choses à dire. On préfère confiner les anciens en des lieux de silence. Il serait temps que les érudits Européens fassent comparaître tous leurs compatriotes qui ont tenté de mettre ordre, logique et sérénité dans les pauvres cervelles humaines vibrionnantes et querelleuses.

Les pays d'Europe sont supposés en recherche d'unité. Mais depuis plus d'un demi-millénaire, ils saisissent toute occasion que les vents de la conjoncture leur apporte pour se diviser.

Tant pis si l'ironie de l'auteur se heurte à l'esprit quelque peu obtus de nos activistes d'aujourd'hui qui ne pratiquent pas le second degré !

Et tant pis pour les diplomates des profondeurs qui, pour ne fâcher personne, préfèrent la navigation sous-marine à la navigation de surface.

Pour ne froisser aucune nationalité, je me bornerai à asséner au lecteur un brin d'extrait de l'Éloge de la Folie, texte prémonitoire écrit par le Hollandais Érasme en 1500 et propre à nourrir les réflexions sur l'Europe d'aujourd'hui.

Le voici dans toute sa fraîcheur :

En observant la Nature, je vois qu'elle a caractérisé les Nations, comme les individus, par un amour-propre qui les distingue. Les Anglois se flattent d'être les plus beaux des hommes, d'avoir table exquise, & la meilleure musique du monde. Les Ecossois se vantent d'être issus du sang des Rois, et les plus subtils dialecticiens de la terre. Les François s'arrogent la politesse, et les Parisiens la possession exclusive de la science théologique. Les Italiens s'enorgueillissent de leur littérature, de leur éloquence, & d'être le seul peuple qui ne soit pas barbare. Cette opinion fait leur bonheur, sur-tout celui des Romains qui rêvent toujours délicieusement à leur ancienne Rome. Les Vénitiens se repaissent de leur Noblesse ; les Grecs, de la gloire de leurs anciens Héros, & de l'honneur d'avoir été les pères des lettres. Les Turcs, qui font assurément la lie de l'humanité, s'honorent de leur religion, & nous accusent de superstition. Pour les juifs, ils sont incomparables, avec leur attente du Messie, et leur opiniâtre fidélité aux lois de Moïse. Les Espagnols n'accordent qu'à eux seuls, la gloire des armes. Les Allemands s'applaudissent de leur taille gigantesque, et de leur science dans la magie.

En l'an 1500, l'Europe d'aujourd'hui est déjà là, presque tout entière.

N'y voit-on poindre les germes du Brexit, de l'aspiration à l'autonomie des écossais, et la fierté farouche de quelques autres populations européennes ? Ne pouvait-on déjà y déceler l'amorce des actuelles confrontations existentielles, philosophiques, politiques, culturelles et religieuses ?

L'Europe de demain devra sans doute ressembler à l'esquisse d’Érasme selon laquelle « les hommes doivent plus à ma philorie , et à sa sœur la flatterie. Elles se ressemblent en tout excepté en un point ; c'est que la première se chatouille elle-même, et que la seconde chatouille les autres.

Un mulet chatouille l'autre, & ils sont contens tous les deux. »

Pierre Auguste

Le 10 juin 2020

 

 

 



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