Enligne : Editos

Conservation et Innovation

 

Il faut se méfier des idées qui voguent dans l'air du temps. Les plus stupides parviennent à s'ancrer dans les têtes les mieux faites. Les plus courtes finissent par trouver place dans les têtes bien pleines.

L'esprit démocratique aidant, les têtes politiques sont les plus menacées car il ne faut fâcher personne pour se faire élire. Au pays de l'égalité, toutes les idées et toutes les voix se valent. Et chacun est libre de fraterniser avec les imbéciles.

Moi qui suis issu de la tribu des Gabales, authentiques lanceurs de javelot, j’ai la tête moyennement faite et moyennement pleine. Je m'étonne de voir qu'en notre pays Gaulois, on s'accorde aujourd'hui pour mettre les conservateurs au pilori et hisser sur le pavois les novateurs. Et vice versa.

Les étourdis qui nous gouvernent, ou aspirent à nous gouverner, excellent pour nous expliquer ce qu'ils sont les derniers à comprendre. Eh oui, la synthèse est chronophage et requiert des catalyseurs à prix de platine !


 

L'homo faber moyen sait pourtant, depuis la nuit des temps, que l'innovation est le moteur du progrès et que la conservation en est le cliquet anti-retour. Dès lors qu'il a su marcher debout, à l'inverse de maints politiciens, il n'éprouve plus le besoin de marcher à quatre pattes. Et l'homo industrius sait que, les révolutions aidant, le dix-neuvième siècle est révolu.

Classes de philosophie et politiciens d'aujourd'hui ont quelque peu oublié les enseignements du professeur Alain qui fut pourtant en quelque sorte le pape du radicalisme. Dans ses propos, il revient souvent sur l'idée selon laquelle pour construire des bateaux, « On copiera les vieilles coques qui ont résisté à tout », que « le progrès résulte justement de cet attachement à la routine », et que « C'est ainsi que l'instinct tortue dépasse la science lièvre. » (Selon Darwin. Les barques de l'Île de Groix-1er septembre 1908. )

Mais la tortue agace le peuple d’octobre 2016 qui veut tout à l’instant.

Le vieux sage qui a vécu les deux tiers du vingtième siècle sait que la querelle des anciens et des modernes est éternelle et fait rage aujourd’hui entre conservateurs et novateurs qui cohabitent mal en chaque pays, en chaque institution, en chaque parti, en chaque entreprise, en chaque syndicat, en chaque religion, en chaque famille, en chacun d’entre-nous.

Les difficultés commencent quand il s’agit de choisir ce qu’il faut conserver et ce qu’il faut éliminer, et quand il s’agit de créer des objets utiles et/ou agréables.

Tous les goûts sont dans la nature mais par nature « l’homme est ondoyant, divers et contradictoire. » Nul ne sait ce que seront, et l’avenir, et la perception du passé.

Nous vivons en un temps où la lumière a succédé aux ténèbres qui ont remplacé « les lumières ». De nos valeurs culturelles à la cuisine, en passant par l’industrie et l’organisation de la société, tout aujourd’hui est devenu patrimoine. Comme pour le patrimoine artistique, immobilier ou linguistique, la question se pose en toutes choses de savoir si nous devons couvrir tout notre territoire de musées, d’expositions, de conservatoires, de salles d’archives…

À force de vouloir tout conserver, nous dormons sur nos acquis et finirons par n’avoir plus un pouce de terrain, plus un seul bâtiment, pour créer du neuf, développer de nouvelles activités, accueillir qui que ce soit à titre permanent, faire vivre et employer tous les enfants à venir.

Qu’il s’agît d’établir une réserve d’eau, de déplacer un aéroport et même de construire un musée sur l’Île Seguin, l’actualité nous a apporté les prémices des réticences légitimes des gens concernés mais aussi des oppositions systématiques de ribambelles de doctrinaires s’opposant à toute velléité de changer quoi que ce fût.

Individuellement ou collectivement, nous sommes tous des conservateurs, mais sélectifs et subjectifs. Cela nous promet encore de belles empoignades.

Dès lors que nous vivrions surtout du passé et pour la maintenance de ses œuvres, on voit mal la place que nous pourrions faire à la création et aux créateurs, à l’innovation et aux novateurs. Déjà, pour échapper à l’inhibition ambiante, notre jeunesse entreprenante se tourne vers l’exil terrestre et se prend à rêver d’explorations et d’aventures extra-terrestres par le lancer de nouveaux et gigantesques javelots propulsés par le feu.

La chasse aux exo-planètes est ouverte. La course à l’espace est partie. Il ne reste qu’à les financer ! Il faudra pour cela commencer par des innovations fiscales et par l’amélioration du rendement de la machinerie des pouvoirs publics qui développe plus d’effet Joule que d’effet moteur.

Pierre Auguste
Le 5 octobre 2016


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